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David Bontemps

Récipiendaire de la médaille de bronze du concours Sily d'or de Montréal en 2007, le groupe Makaya nous a délivré son tout premier album. Sorti en mai 2009, le disque se présente sous forme d'une compilation de 13 titres qui explorent divers registres, de la musique classique à une fusion de traditions musicales antillaises. Le tout est harmonisé et présenté sous forme d'un cocktail WorldJazz, tout en préservant une certaine identité propre qui suggère sans équivoque un phénomène nouveau sur l'échiquier du Jazz Créole. David Bontemps, le directeur musical du groupe a répondu aux questions de KariJazz.

KariJazz : Merci d'accorder cette entrevue a KariJazz à l'occasion de la sortie du premier album du groupe Makaya.

David Bontemps : Bonjour Alphonse, c'est moi qui te remercie. Les musiciens de Makaya et moi tenons à exprimer notre gratitude à toute l'équipe de KariJazz pour cet espace médiatique de qualité.

KariJazz : Tout le plaisir est pour nous. Tout d'abord, peux-tu nous dire pourquoi avoir choisi le nom Makaya, l'un des pics montagneux du sud d'Haïti ? Or serait-ce plutôt la connotation vodouesque du mot qui a motivé ce choix ?


David Bontemps : Makaya c'est le nom de l'une des plus hautes montagnes d'Haïti. Symboliquement cela représente notre quête d'un haut niveau de qualité musicale. C'est aussi le nom d'un redoutable marron durant la période coloniale. Un marron est un homme qui fuit l'esclavage afin de préserver deux trésors : sa liberté et son identité. C'est le cadre de nos travaux : la recherche identitaire musicale avec pourtant un esprit de liberté pour regarder ailleurs et créer.

Par ailleurs, j'ai appris que le terme Makaya en langue Kongo veut dire feuille, ou tout ce qui est lié à la botanique, la médecine naturelle. Il est bien connu que le marron Makaya était réputé pour sa science médicinale (et aussi ses poisons) par l'utilisation des feuilles, et ceci a été retenu dans le vodou. Nous, nous conservons le rapport à la nature, voilà pourquoi nous demeurons une formation acoustique.

KariJazz : Peux-tu nous retracer le parcours du groupe jusqu'à aujourd'hui.


David Bontemps: En 2003-2004 j'ai écrit une pièce en trois mouvements pour piano, violon et tambours haïtiens, une sorte de sonate de forme plus ou moins classique, interprétée par le percussionniste Georges Rodriguez, le violoniste Julien Robert-Lavigne et moi-même au piano. Suite à cela, j'ai décidé de poursuivre avec eux l'expérience (pour moi assez excitante, car c'est l'une des premières fois où je ne jouais pas seul) plus jazz, plus libre dans laquelle l'improvisation aurait libre cours.

En 2006 se sont adjoints les percussionnistes Jackson Alismé (aux congas) et Cydric Féréol (au gwo ka) ainsi que le guitariste-chanteur Jude A. Deslouches. Je me souviens de notre première prestation en tant que quintette à la Tohu-Cité des Arts du Cirque en février 2006 à Montréal : il faisait excessivement froid, mais nous avons su recréer l'atmosphère carnavalesque tropicale. Nous avons poursuivi en produisant notre premier démo. Puis en 2007 entre maintes prestations nous avons été finalistes puis avons récolté la médaille de bronze à la première édition du concours Syli d'or de la musique du monde. Ce prix nous a fait beaucoup réfléchir car nous avions à peine un an d'existence et les autres groupes étaient sur la scène depuis très longtemps.

En 2008, nous avons pris une retraite afin de réaliser et d'auto produire notre premier disque qui est sorti à Montréal en mai 2009. Le multi instrumentiste américain Anthony Cooperwood est avec nous à la contrebasse, et nous collaborons parfois avec le percussionniste martiniquais Alex Soirel. Nous avons offert récemment l'un des trois concerts d'ouverture officielle du Festival International Nuits d'Afrique de Montréal.

KariJazz  : Il est presque impossible de classifier la musique de Makaya. Si tu devrais définir la musique du groupe, comment la définirais-tu ?

David Bontemps: Personnellement, il n'y a que deux catégories de musiques : la bonne et la mauvaise. Je souhaite humblement classer notre musique dans la première autant que possible. Sinon, on pourra dire que nous jouons une sorte de « world-jazz », du jazz créole, ou encore une sorte de fusion de musiques traditionnelles de la Caraïbe avec des éléments du jazz. Mais sérieusement je préfère simplement le mot musique.

KariJazz : Est-il difficile de rester haïtien musicalement quand on vit au Canada ?

David Bontemps: C'est une question qui permet de donner suite au concept d'identité musicale que j'évoquais précédemment. Je suis persuadé que l'environnement naturel influe énormément la conception et l'exécution musicale des artistes qui vivent dans un endroit ou un autre. Pour ma part, je crois que les rigueurs hivernales poussent à un repli imaginaire vers des référents musicaux qui rappelleraient des atmosphères douces, donc vers Haïti ou un autre pays tropical.

Par contre, le côté cosmopolite d'une ville telle que Montréal impose le voisinage et l'interaction de plusieurs cultures. Et lorsqu'on sait qui l'on est, son histoire, ces échanges sont des enrichissements mutuels. Qui sait ? On pourrait bien collaborer avec des musiciens asiatiques dans l'avenir. Mais quelque soit l'échange, elle ne saurait provoquer la dilution du bagage identitaire et/ou culturel s'il est suffisamment authentique et appréhendé dans ses dimensions essentielles (notamment l'histoire).

Je dirais pour terminer cette question difficile, qu'être haïtien (ou n'importe quelle nationalité) n'est pas une fatalité ou un hasard géographique, mais plutôt un choix, une quête.

KariJazz : Les couleurs qui se dégagent de cet album nous renvoient généralement vers des formes d'expressions et nuances du terroir (Haiti). Pourquoi y avoir insérer un clin d'il vers Paganini (Italie) avec « Pagan in it » ?

David Bontemps: Ce n'est pas un fait nouveau en jazz, les musiciens s'abreuvent à toutes les sources disponibles. Nat King Cole jouait Rachmaninov avec son trio, ou encore Miles Davis reprenait le premier mouvement du Concerto de Aranjuez de Joaquin Rodrigo, etc... Dans Pagan In It nous essayons d'explorer les possibilités (quasi infinies) de la mélodie et des harmonies du 24ème caprice pour violon de Niccolò Paganini. Il n'est pas question ici d'un territoire géographique, mais de simplement musique.

Pour ce qui est de l'ensemble du disque, c'est vrai que les saveurs musicales haïtiennes sont prononcées, ce qui me semble naturel vu que nous sommes majoritairement haïtiens dans le groupe, et que moi, haïtien, je compose la majeure partie du répertoire. Cependant je préfèrerais parler de saveur créole, puisque nous avons des percussions de la Guadeloupe sur le disque.

KariJazz : À travers tout cet éventail de sons plutôt nouveaux sur le continuum de Kreyòl Jazz, on sent une volonté de rendre hommage à la culture de l'Alma Mater. Le texte créole le plus ancien est mis en musique (Lisette) et dédié à Aimé Césaire. Est-ce un moyen de saluer le départ du poète, dramaturge et home politique ? Ou bien est-ce un cri exprimant la nécessité d'un renouveau de la négritude à travers le mouvement Jazz Créole ?


David Bontemps: Tout à fait. Lorsque nous travaillions la musique de Ludovic Lamothe sur «Lisette», Aimé Césaire décédait. C'est un texte né en pleine période coloniale et esclavagiste. Afin de souligner le départ de ce farouche opposant à ce système, nous lui avons dédié cette pièce. Je tiens à préciser que c'est à la demande de Jean-Price Mars (celui qui a vraiment le premier compris et décrit notre culture indigène) que Lamothe a composé cette mélodie sur ce qui est le plus ancien texte créole connu.

Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il s'agisse d'un cri. Mais je suis conscient que l'ignorance de la valeur notre patrimoine conduit les «artistes» à mépriser les richesses qu'offre notre culture, pour suivre uniquement ce qui est imposé à travers les médias commerciaux. Ce qui est dommage. Ceci mène encore à parler symboliquement du marron qui recherchait sa liberté : il n'y a que la connaissance sans cesse renouvelée qui libère. L'ignorance mène à l'enfermement, l'exclusion et la répétition. Bien entendu, après la connaissance, il faut avoir le courage d'agir.

KariJazz : Comme pianiste, as-tu des préférences en termes de styles ? Si oui, quelles sont-elles ?

David Bontemps: Je ne vais pas parler de styles, mais de musiciens que j'admire : Frédéric Chopin, Sergei Rachmaninov, Maurice Ravel, Ludovic Lamothe, Justin Élie, Ahmad Jamal, Keith Jarrett (lorsqu'il joue seul), Omar Sosa, Robert Glasper pour citer quelques pianistes. Je profite pour mentionner spécialement mon professeur pianiste, compositeur et pédagogue Serge Villedrouin.

Pour le reste, j'apprécie les concepts musicaux de Werner Jaegerhuber (son travail sur la musique haïtienne est incroyable), et ceux de Miles Davis (il faut savoir que ce dernier adorait Kassav, la peinture haïtienne, et que son biographe a choisi de rédiger le livre à Port-au-Prince). Ces deux musiciens ont su marier magistralement des genres que l'ont croyait opposés (musique vodouesque et classique, jazz et rock). Ce sont des pionniers.

KariJazz : Où vois-tu le groupe dans cinq ans ?

David Bontemps: J'espère que nous nous serons suffisamment renouvelés musicalement pour enregistrer de nouveaux disques, et que nous aurons beaucoup joué. Surtout, que nous aurons progressé.

KariJazz: Merci David d'avoir si gentiment accepté de répondre à nos questions et bonne chance avec ce beau projet.


Alphonse Piard, Jr.
July 31, 2009


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